Jacqueline
Elle ne vient plus me faire visite
Entre un rire et un désespoir
C’est étonnant puisque j’habite
La maison pour la recevoir
Et le patio et la fontaine
Qui ne pourraient que l’éblouir
À se croire sur une scène
Avec les balcons de Shakespeare
Elle ne vient plus me faire visite
Qu’est-ce à dire, l’aurais-je froissée ?
Je m’en repens, revenez vite…
Hier encore, je vous vis passer
Vous reveniez place des Ternes
Des magasins du “ Doux Tarif “
Luttant contre les hommes ternes
Par un maquillage excessif
J’ai vu passer vos bas résille
Masquant vos jambes affolées
De n’être plus la jeune fille
Mangeuse d’amours étoilées
C’est vrai, vous m’avez vu, vilaine
Quand j’ai feint ne point vous voir
Pourtant à deux pas, la Lorraine
Et la terrasse pour s’asseoir
Prendre le thé, parler du père
Et des maris, et des enfants,
Puisqu’il paraît, vous êtes mère,
Le sang faisant du mauvais sang,
Parler de ce fils qui vous ronge
De terrorisme adolescent,
Ce monstre qui, lorsqu’on y songe,
Était si doux, si caressant.
Elle ne vient plus me faire visite
Ni près, ni loin, ni tôt, ni tard
De ses yeux de paillettes tristes
Elle m’admirait comme une star…
Même barbu en peignoir flasque,
Lorsque je lui ouvrais mon seuil
J’étais pour elle la bourrasque,
La victoire sur tous les deuils,
L’Orphée chanteur, l’homme de flammes
Le disque d’or sous le diamant,
Se payant un fumier de femmes
Pour s’y coucher, s’il fut mendiant.
Elle ne vient plus me faire visite
Je l’ai cherchée aux Deux Magots,
Et puis chez Lipp, chez les artistes,
Entre deux Sartre et trois ragots…
Où est sa chevelure noire
De négresse ratée et son corps
Qui cherchait encore des histoires
Où l’on s’aime à la vie, la mort ?
Et son rire plein de gencives
Pour mordre avec tant d’appétit
Mordre le littoral, la rive
Où les gens seraient fins, gentils ?
Elle ne vient plus me faire visite
Entre un rire et un désespoir
Pourtant, voyez, j’habite un site
Enfin digne de la recevoir
Allons, venez, ma Jacqueline
Je vous attends, ma femme aussi
Elle a les mains dans la farine
Du gâteau de la poésie
Vous allez échanger vos rêves
Tandis que moi à mes refrains
D’encre et de craie, mauvais élève,
Je vais poétiser un brin.
Le jour descend, la nuit se lève
Elle ne vient pas, elle ne vient plus
Elle était le fruit de la sève
D’un homme que j’ai beaucoup lu…
Ses livres étaient comme des portes
Ouvrant sur un français total
Jacqueline, serais-tu morte ?
Alors Les tombeaux ferment mal
Car je te vois lorsque je grimpe
Sur mes échelles, maçon de sons,
Oui, je te vois dans mes olympes
Manger l’oursin de mes chansons.
Elle ne vient plus me faire visite
À moins, grand Dieu, qu’elle soit là
Dans une présence invisible,
Vêtue d’un velours d’au-delà,
Vêtue d’une vie toute neuve…
Je lui sers le Champagne, un doigt
Et je lui lis ma dernière œuvre
Sans musique, comme il se doit
Elle ne vient plus me faire visite
Entre un rire et un désespoir
C’est étonnant puisque j’habite
La maison pour la recevoir
Auteur Claude Nougaro, © 1998 Nougaro Éditions.
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