Image du poème

L’Aspirateur

“ Je serai ton inspiratrice ”

Disait-elle au compositeur

Ils se marièrent à Saint-Sulpice

Sous le regard du Créateur

Dans un trois pièces ils installèrent

Le piano à queue, leurs deux cœurs

Les doigts inspirés attaquèrent

Quand retentit l’aspirateur

 

L’artiste crispa ses paupières

Sur la perfection d’un accord

L’aspirateur et la poussière

Se combattaient au corps à corps

“ Arrête un peu, je t’en prie, Claire ! ”

Ainsi se nommait l’âme sœur

Qui répondit : “ Je m’vois les pierres

Il faut changer l’aspirateur

– L’aspirateur ?

– L’aspirateur ”

 

“ Ce sont de vrais nids à poussière

Que ces appartements vieillots

Je veux que ta maison soit claire

Et brille autant que ton brio. ”

Le lendemain l’inspiratrice

Et son nouvel inhalateur

Laboure, pompe, suce, ratisse,

Bat les tapis à coups d’moteur

D’aspirateur, d’aspirateur

 

“ Arrête Claire, aie, aie, aïe, aïe !

Prends un plumeau, prends un balai

Comment veux-tu que je travaille

Béjart me commande un ballet !

Je n’en peux plus de ce vacarme

J’aspire au calme inspirateur ! ”

Claire est en pleurs, Claire est en larmes…

Dans le placard l’aspirateur

L’aspirateur, l’aspirateur 

 

Délicieux, le silence neige

Le musicien sur le clavier

Fait ruisseler de doux arpèges

En attendant son parolier.

Tiens, le voici, la mine fière

Son dernier titre sur le cœur :

“ Poussière, tout n’est que poussière…

J’entends un blues avec des chœurs…

– Pourquoi pas des aspirateurs

Aspirateur, aspirateur ! ”

 

Ulcéré repart le poète

Avec son œuvre sur le foie

“ Permets au moins que j’époussette

Demande Claire, rien qu’une fois

Regarde, amour, c’est plein de cendres

Je n’ai besoin que d’un quart d’heure…

– C’est entendu, je vais descendre. ”

À peine est-il dans l’ascenseur

Que vrombit le tuyau téteur,

L’aspirateur, l’aspirateur

 

L’engin rugit, l’humeur gloutonne

Broute les murs après le sol

Sur le clavier il s’époumone

Par-ci, par-là, il gobe un sol

Enfin se tait sa grosse bouche.

Revient l’artiste, scrutateur :

“ Mon piano, Claire, où sont les touches ?

Mon ré, Fauré, mon do, Mahler !

Dans les tripes de l’aspirateur ?!

L’aspirateur, l’aspira… ”

 

D’un infarctus, Alfred s’écroule

(Ainsi se nommait ce génie)

Grand Dieu, sous ses pieds se déroule

La moquette du paradis

Un séraphin ou séraphine

À en juger par ses rondeurs

Le conduit par des voies divines

Tout n’est qu’éclat, fraîcheur, splendeur…

Ah ! nul besoin d’aspirateur !

Ah ! nul besoin d’aspirateur…

 

Devant un grand queue, on l’installe

Cristal de joie, pur diapason

L’air étincelle de pétales

Partout prairies et frondaisons…

Mais que voit-il là-bas ? c’est Claire

Qui le rejoint en quelques bonds

“ Sans toi, si lourde était la terre

Je n’ai pu te survivre, non !

– Et maintenant que vas-tu faire ?

Demande Alfred d’un certain ton

Claire regarde à l’horizon

– Où est la tondeuse à gazon ? ”

 

 

Auteur Claude Nougaro, compositeur Jean-Claude Vannier, © 1978 Éditions du Chiffre Neuf.

Retour