Quatrains pour un train fantôme
Gigantesque bébé aux courtes mains sales
Je le connus tantôt au café des Magots
Le regard barricadé de carreaux
Aussi noirs que la nuit où il gît sous la dalle
Romanesque empereur mâtiné d’une cloche
Chapardée à Saint-Sulpice bien sûr
Il nichait là comme anguille sous roche
Anguille de son propre torrent nec mergitur
Il répandait un parfum subtil mais tenace
Le Guerlain de Platon, le camphre de Pluton
Cet homme-là avait le don
De la perplexité, premier signe de grâce
Ensuite, tout le monde débloquait comme lui
C’était le type même qui vous désengage
La vérité du jour explosait dans la nuit
Comme un tuyau d’arrosage
On secouait la tête : ai-je bien entendu
Ce fromager laineux transpirant de ramages ?
Est-il enfin venu l’âge
Du Messie d’humour attendu ?
De la parole
Grave et drôle
Du verbe délivré, rafraîchissante orange
De la langue qu’on suce comme un pouce d’ange
Audiberti, pépite d’or, Gange, gangue
Avocat du Divin, dandy, Père prieur
Paradoxe crucial, crucifié rieur
Maigret métaphysique, mystique chef de gang
Audiberti est mort un jour dans le journal
Je n’avais pas été à l’hôpital
J’avais peur de ce souffre-douleur
De me mettre à genoux, mouiller sa main de pleurs
Comme un fils aimant trop tard, trop mal
Il en avait marre de cette vie qui crève
Cette bulle de sang de concerts, de cancers
Ah ! faire un autre rêve
Sans chair
J’appris qu’il était mort à bord d’une Oldsmobile
René Nan, mon batteur, me le dit
Une saisissante odeur de paradis
Envahit aussitôt mon essence olfactive
Plus tard, il s’engouffra dans mon plexus solaire
Véritable train fantôme d’acajou
Un ruissellement envahit mes joues
J’ai sangloté de joie dans la nuit, vers la mer
Depuis, Jacques et moi, on est intimes
Y a son poster dans ma cuisine
Qui me surveille, mon petit
Je relis L’Abhumanisme
M’évente d’Audiberti
Auteur Claude Nougaro, © 2018 Nougaro Éditions.
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