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Rue Saint-Denis

À minuit, je sucre des fraises

J’ai la feuille de vigne embrasée

Je me lève, je pèse mon pèze

Rue Saint-Denis, y a bon baiser

 

Pas besoin d’être une sorcière

Pour avoir un manche à balai

J’en ai un qui me dit : “ Poussière !

Tu iras où je veux aller ”

 

Il me nargue, il me tarabuste,

M’enfournant dans ses réacteurs

Ce relatif petit arbuste

S’enracine au fond de mon cœur

 

Que désigne-t-il cet index

Pointé toujours vers l’azimut

Comme si le ciel avait un sexe

Comme si Dieu même était en rut ?

 

Alors à minuit, moi je mange

De la femme avec mon bec tendu

Oui, j’en mange comme on se venge

D’être un ange trop mal foutu

 

D’avoir là, sous cette ceinture,

Ah non ! ça n’est pas élégant !

D’avoir là, qui dure, qui dure,

Ce doigt borgne obsédé de gant

 

À minuit, je mange de l’homme

C’est mon métier, c’est mon destin

C’est comme du sucre de pomme

C’est mon sentier, c’est mon festin

 

À minuit je mange du jouine

Et du vieil, et de l’entredous,

Je suis une groigne, une fouine,

Un, un, je les mangerai tous

 

À minuit, je mange mon fisse

Et mon père et le chancelier

Le sang tout blanc du maléfice

A faim de se multiplier

 

Les hommes naissent sur les berges

Du val des morts, dans tous les choux

Rouges, dans le genou des vierges

Comme du blé, comme des fous…

 

Alors à minuit, moi je mange

De l’homme. Je croque grandes dents

Je bouffe le ruban orange

Et les souvenirs obsédants

 

Je mange la tête et le foie,

Le jeu, le crime, le devoir

J’ouvre bien ma gueule qu’on voie

Que dedans nul ciel n’est à voir

 

 

Auteurs Claude Nougaro et Jacques Audiberti, compositeurs Claude Nougaro et Maurice Vander, © 1973 Éditions du Chiffre Neuf.

 


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