Châteaux en Bretagne
Un poil de granit au menton
De la Bretagne, c’est Quiberon
Une presqu’île grise et verte
L’Océan tend sa main ouverte
Quand je dis grise, c’est qu’aujourd’hui
Figurez-vous, il y a la pluie
Qui vient mettre son grain de sel
L’Océan s’en bat les aisselles
Il y a même du vent dans les toiles
Deux ou trois mecs en planche à voile
Filant là-bas dans les sillons
Me remplissent d’admiration
C’est là, putain ! mât de cocagne
Que j’ai mon château en Bretagne
C’est une maisonnette perchée
Comme une mouette dans les rochers
Sur le toit y a un coq en tôle
Qui pirouette sur les pôles
Là, je médite devant la mer
J’inspire fort, j’inspire l’air
Car à défaut d’inspiration
Ça me ramone les chaudrons
Quand je vous dis que je médite
Ça va pas loin, rassurez-vous
Je reste assis sur une bitte
D’amarrage en massant mes genoux
Mais revenons putain d’cocagne
À notre château en Bretagne
Y a qu’une pièce, j’ai besoin d’espace
On sait qu’tout lasse, tout passe, tout casse
Que dans la vie on tourne en rond
Avec pour horizon les ronds
Dans mon château c’est pas pareil
Je me lève avec le soleil
Quand le matin remet sa veste
Vu qu’ma baraque elle est à l’est
Et puis je sors, j’pars en campagne
Dans l’Océan comme une montagne
Quand vient l’printemps je porte un pagne
Ça plaît beaucoup à ma compagne
Sa mémé est née en Espagne
J’l’invite au château en Bretagne
Elle a bon pied, pas un seul cor
Quand elle arrive je joue du cor
Un peu dans le style du Guesclin
Car elle est pas sur le déclin
Je la balade dans les genêts
Ça m’fait penser à Jean Genet
Qui adorait manger ses crêpes
Dans la bouche des marins de Brest
Dans les crépuscules géranium
L’Océan c’est mon harmonium
Sa musique panse tous mes maux
Je pense au Capitaine Nemo
Dans mon château mât de cocagne
Poil au menton de la Bretagne
C’est là que j’vis, toujours poète
En sirotant de la Plancoët
Je veux avoir un abdomen
Aussi duraille qu’un dolmen
Parfois même à la thalasso
Entre deux verres je fais un saut
Mollets velus sous le peignoir
J’évolue d’baignoire en baignoire
Je suis soigné par Marie-Lou
Elle me raconte dans les glouglous
Comm’ c’était du temps des sardines
Avant la médecine marine
C’était plus gai que maintenant
Les ouvrières chantaient des chants
Les bras tout scintillants d’écailles
Ça miroitait comme un vitrail
Allez, je vous quitte sans façon
Je vous décroche mon hameçon
Même si le bien-être vous gagne
Sur ma presqu’île de Bretagne
Ce soir on bouffe avec Eugène
Une bonne bouffée d’oxygène
J’lui chanterai mes rythm’blues
Il parlera de La Pérouse
Avec notre mémé d’Espagne
On f’ra des châteaux en Bretagne
Auteur Claude Nougaro, © 2018 Nougaro Éditions.
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