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La tête

Dans ma tête, j’ai une tête

Fermant mes yeux, s’ouvrent les siens

Dans les ténèbres, elle me guette

De son regard de batracien

 

Toutes les nuits, elle s’allume

Sous mes paupières transpercées

Et ravagées par cette lune

Qui remue ses lèvres gercées

 

Elle profère des menaces

D’épouvantables prophéties

En faisant d’horribles grimaces

Sa voix grinçant comme une scie

 

Je sens que ma raison chavire

La nuit, je marche dans les rues

Fuyant cet infernal martyre

De mon cauchemar poussant la charrue

 

Mais une nuit, j’ai eu l’esprit

De peindre l’effrayante face

Pensant peut-être qu’à ce prix

J’obtiendrais d’elle qu’elle s’efface

 

Alors, avec du lait Nestlé

Du cirage et du dentifrice

Essuyant mon front emperlé

Par les sueurs de ce supplice

 

J’ai peint ses traits avec passion

Et quand j’eus terminé la toile

J’avais réussi l’expulsion

De cette diabolique étoile

 

Cette peinture a soulevé

L’admiration de la critique

Picasso a dit que j’avais

Révolutionné l’esthétique

 

C’est le ministre des beaux-arts

Qui me l’acheta à crédit

Un jour qu’il mettait par hasard

Les pieds dans une galerie

 

Aujourd’hui, je reçois une lettre

Alors, jugez de ma pâleur

Le ministre me fait connaître

Que la tête perd ses couleurs

 

Et puis je lis dans la rubrique

Que le ministre des beaux-arts

Dans un accès que rien n’explique

S’est coupé la tête à coups de rasoir

 

 

 

Auteur Claude Nougaro, © 2018 Nougaro Éditions.

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