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L’Oiseau Bleu

Chers petits amis, faites silence. Écoutez la merveilleuse histoire de l’Oiseau Bleu.

 

Il était une fois, un roi fort riche et très aimé de son peuple. Son bonheur fut parfait quand son épouse, la reine, mit au monde une petite princesse d’une beauté et d’une grâce sans égales. On la nomma Florine car, en vérité, elle faisait penser à une fleur.

Mais ce bonheur ne dura guère. À quelque temps de là, la reine mourut et le roi en éprouva un grand chagrin. Il pleura longtemps, mais après quinze ans de deuil et de solitude, il se remaria. La nouvelle reine avait elle aussi une fille, appelée Truitonne, laide à faire peur et si méchante que seule la terrible fée Souciot avait bien voulu s’en occuper. La reine pourtant chérissait sa fille et elle conçut une vive jalousie à l’égard de la ravissante Florine.

 

Un jour, le roi dit à la reine :

 

– « Le jeune roi Charmant doit arriver ce soir à notre cour. Florine est en âge d’être mariée. Ne pensez-vous pas qu’il ferait un excellent époux ? Il est beau, il est brave et son royaume est un des plus riches de la terre. » 

 

– « Florine ! Et ma fille Truitonne, qu’en faites-vous ? N’est-elle pas plus âgée que la vôtre ? N’est-elle pas mille fois plus aimable ?

 

– « Truitonne ! »

 

– « Quoi que vous en pensiez, j’exige que ma fille soit mariée la première ! »

 

Sur ces mots, la reine regagna ses appartements et fit venir le maître tailleur du palais. Mais Truitonne, comme à l’accoutumée, était de fort méchante humeur.

 

– « Allons ma fille, laissez-vous faire. Il vous faut être belle ce soir. Pensez au roi Charmant. »

 

– « Mais ce maudit tailleur me torture avec ses corsets trop étroits. Vous m’étranglez, vaurien ! »

 

– « Un peu de patience voyons ! Sachez pour vous distraire que Florine ce soir n’aura rien à se mettre car je lui ai confisqué tous ses habits et ses pierreries. »

 

– « Mais elle trouvera d’autres parures chez les marchands ! »

 

– « Ne craignez rien, je leur ai donné l’ordre de fermer leurs boutiques. »

 

– « Oh, c’est trop drôle ! Ah ah ah ! »

 

Le soir, sur une terrasse du palais magnifiquement illuminé, un bal réunissait les plus belles dames et les plus grands seigneurs du royaume. Tous attendaient avec impatience l’arrivée du roi Charmant. Tous, sauf la princesse Florine. Elle avait dû, pour paraître, emprunter une robe à l’une de ses servantes. Seule à l’écart, son cœur souffrait de la méchanceté de la reine. Truitonne par contre, somptueusement parée, riait aux éclats, parlait très haut ne doutant pas qu’elle fut la plus admirée.

 

Soudain, un grand silence se fit.

 

– « Sa majesté le roi Charmant ! »  

 

– « Soyez le bienvenu à notre Cour, roi Charmant. Nous ferons en sorte que votre séjour y soit lui-même charmant. Mais voici la princesse Truitonne, ma fille, qui brûle de vous être présentée. »

 

– « Euh roi Marchand, euh euh roi roi Chamant… Roi… Roi Cha… »

 

– « Veuillez excuser son trouble, seigneur. »

 

– « Mais bien volontiers. La timidité ajoute au charme des jeunes filles. Mais, j’ai ouï dire qu’il y avait ici une autre princesse appelée Florine. Ne peut-on me la présenter ? »

 

– « Oh, si, si, si ! Regardez-la qui se cache là-bas, parce qu’elle a honte de son vêtement. »

 

La pauvre Florine rougit très fort et devint si belle, si belle que le roi Charmant ébloui alla promptement vers elle et lui fit une profonde révérence.

 

– « J’admire la simplicité de votre habit, princesse Florine, car votre beauté est telle qu’elle peut se passer d’ornement. »

 

À ce compliment, la reine et Truitonne devinrent pâles de rage et leur colère ne connut plus de borne quand elles virent le roi Charmant s’éloigner au bras de Florine et passer avec elle la soirée entière.

Quand vint l’heure de se quitter, Florine, tout heureuse d’avoir été remarquée par un roi si aimable, se retira dans sa chambre.

Mais là, après avoir refermé la porte, Florine se retourna : la reine était là, toute droite, qui la regardait avec des yeux étincelants de colère.

 

– « Bonsoir, jolie princesse. Je vous attendais. Vous êtes-vous assez divertie avec le roi Charmant ? Sans vous et vos minauderies, il eût fait sa cour à ma pauvre Truitonne. Ah, vous êtes maligne, ma fille, mais pas tant que moi. Vous allez me suivre sur l’heure ! »

 

– « Vous suivre, mais en quel lieu, Madame ? » 

 

– « Au sommet de la grande tour où je vais vous enfermer avec la clef que voici ! Gardes ! »

 

– « Laissez-moi par pitié ! Je vous en supplie, laissez-moi ! »

 

Hélas, chers petits amis, ni les cris, ni les supplications de la malheureuse Florine n’ébranlèrent le cœur de la terrible reine.

Par un interminable et glacial escalier de pierre, les gardes l’emportèrent tout en haut, tout en haut de la grande tour. Là, on l’enferma dans un étroit cachot.

 

Sa vengeance accomplie, la reine descendit de la tour et fit appeler Truitonne.

 

– « Ecoutez-moi bien, ma chère fille. J’ai là une idée qui doit assurer votre mariage avec le roi Charmant. Prenez mon carrosse, allez chez votre marraine la fée Souciot. Pendant ce temps, j’enverrai un page porteur d’un message qui ira trouver le roi Charmant. »

 

Le lendemain, un jeune page se présentait chez le roi Charmant.

 

– « Seigneur, ma maîtresse la princesse Florine vous fait savoir qu’elle sera ce soir chez sa marraine la fée Souciot. Elle vous prie de l’y rejoindre car elle a tout à redouter de la reine qui ne l’aime pas. Ah, j’oubliais : la princesse Florine serait heureuse de posséder un objet de vous, en gage de votre…, en gage de votre… »

 

– « Dis à ta maîtresse qu’elle ne se fasse point de souci sur ma venue et donne-lui cette bague en gage éternel de ma foi. »

 

Et le soir même, le roi Charmant arrivait au château de la fée Souciot.

 

– « Soyez le bienvenu, roi Charmant. »

 

– « Merci à vous, fée Souciot, de me permettre de revoir la princesse Florine. »

 

– « Roi Charmant, il ne s’agit pas de Florine, mais de la princesse Truitonne, ma filleule, que voici. »

 

– « Truitonne ! »

 

– « Ne lui avez-vous pas donné votre foi ? Cette bague qui brille à son doigt ne vient-elle pas de vous ? J’entends que vous l’épousiez sur l’heure. »

 

– « Épouser ce laideron, jamais ! »

 

– « Eh bien, c’est toi qui l’auras voulu, roi têtu ! Que tes bras se couvrent de plumes bleues. Que tes jambes et tes pieds deviennent pattes et griffes. Que ton corps rapetisse. Que tes yeux s’arrondissent.  Que ton nez devienne bec et pointe. Que ton crâne s’orne d’une crête blanche. Chante à ravir et parle de même. Tu seras, sept ans, Oiseau Bleu ! »

 

Et le malheureux roi Charmant, ainsi métamorphosé par la terrible fée, poussa un cri déchirant et, fuyant à tire d’ailes par une fenêtre, disparut dans la nuit.

 

Pendant ce temps, enfermée dans le sombre donjon, la princesse Florine se lamentait.

 

– « Hélas, où êtes-vous beau roi Charmant ? Où êtes-vous gentil Seigneur ? Ne viendrez-vous jamais me délivrer ? »

 

 

Chant de Florine :

 

Prisonnière de la tour

Enfermée à triple tour

Je pleure, je pleure dans le noir

Mais personne ne m’entend

Je verrai s’enfuir le temps

Le temps de l’espoir

J’oublierai l’éclat du ciel

J’oublierai le goût du miel

Chaque jour de ma vie

La joue sur la froide pierre

J’entendrai pousser le lierre

Le lierre de l’oubli

Prisonnière de la tour

Enfermée à triple tour

Je pleure, je pleure dans le noir

Mais personne ne m’entend

Je verrai s’enfuir le temps

Le temps de l’espoir

 

 

– « Psst, psst, princesse ! »

 

– « Qui m’appelle ? »

 

– « Venez à la fenêtre, par ici, ne craignez rien. »

 

– « Un oiseau, un oiseau bleu, un oiseau bleu qui parle comme un homme ! Êtes-vous une fée ? »

 

– « Hélas, chère Florine, c’est plutôt une fée qui a fait de moi cet oiseau bleu. Je suis le roi Charmant. »

 

– « Ciel ! Vous, mon aimable roi, ainsi métamorphosé ? »

 

– « Oui, par la fée Souciot pour n’avoir pas voulu épouser l’affreuse Truitonne. Voici trois heures que je vole autour du palais dans l’espoir de vous voir. Enfin, j’ai entendu votre chant qui m’a guidé. Mais, que suis-je désormais à vos yeux, avec ces plumes, ce bec ? »

 

– « Seigneur, vous êtes un peu de ciel descendu dans ma prison. »

 

– « L’aube va poindre, ma belle princesse et je dois vous quitter car les archers de la reine veillent sur les créneaux. Mais toutes les nuits, je viendrai me percher dans le grand sapin qui fait face à votre tour. Vous n’aurez qu’à dire – Oiseau bleu, couleur du temps, vole à moi promptement -, pour qu’aussitôt j’accoure vers vous. Adieu. »

 

Et l’Oiseau Bleu posa son petit bec sur le front de Florine et s’envola. Et chaque nuit, Florine s’approchait de la fenêtre et murmurait dans l’ombre :

 

– « Oiseau bleu, couleur du temps, vole à moi promptement ».

 

Et durant des heures, Florine et l’Oiseau Bleu, sur le bord de la fenêtre, échangeaient les plus douces paroles. L’aube seule les séparait.

Mais une nuit, Truitonne voulut s’amuser du malheur de sa rivale. Elle gravit l’escalier du donjon, s’approcha sans bruit de la porte dont elle ouvrit le judas avec mille précautions.

 

– « Oh ! Ma mère, où êtes-vous ma mère ? »

 

– « Que vous arrive-t-il ma fille ? »

 

– « Florine, le roi Charmant ! Oui, l’Oiseau bleu sur la fenêtre ! Ils se sont moqués de nous. »

 

Aussitôt, la reine appela ses gardes.

 

– « Gardes, accrochez au sapin qui est en face de la tour, des couteaux, des rasoirs, des poignards. Que tout ce qui coupe, transperce, tranche, s’enfonce et cisaille soit accroché aux branches de cet arbre. Fabriquez un feuillage d’acier. Allez, l’Oiseau Bleu doit périr ! »

 

Le soir, quand l’Oiseau Bleu vint se percher dans le sapin en attendant l’appel de sa princesse, ses petites pattes se posèrent sur le tranchant d’une lame d’acier. Le malheureux voulut s’agripper à une autre branche, autre poignard, autre blessure.

Alors l’Oiseau bBleu, tombant à travers les branchages meurtriers, vint s’abattre tout ensanglanté sur le sol.

Doucement, la neige s’était mise à tomber et les flocons, en se posant sur le petit corps de l’oiseau blessé, se teignaient de rouge.

Un instant, il crut voir à travers le scintillement argenté de la neige le tendre visage de Florine qui lui souriait.

 

– « Oiseau Bleu, couleur du temps, vole à moi promptement. »

 

Mais l’oiseau ne pouvait plus voler et rassembla ses dernières forces pour chanter un dernier adieu à celle qu’il aimait.

 

 

Chant de l’Oiseau Bleu :

 

Adieu, adieu

Ton bel oiseau bleu ne volera plus vers toi

Adieu, adieu

Ton roi malheureux chante pour la dernière fois

Il avait ton sourire

Ton sourire pour tout empire

Il avait pour tout trésor

Tes longs, tes longs cheveux d’or

Adieu, adieu

Ton roi malheureux chante pour la dernière fois

Adieu, adieu

Ton bel oiseau bleu ne volera plus vers toi

Tes deux mains réunies

Tes mains lui servaient de nid

Il retrouvait son ciel bleu

Dans le fond de tes grands yeux

Adieu, adieu

Ton bel oiseau bleu ne volera plus vers toi

Adieu, adieu

Ton roi malheureux chante pour la dernière fois

Adieu, adieu

 

 

Puis l’Oiseau Bleu vit disparaître le visage aimé. Le monde entier lui sembla s’engloutir dans une immense, une éblouissante blancheur. Ses yeux se fermèrent et sa petite tête retomba dans la neige.

 

Un mois s’était écoulé depuis ce triste jour et la pauvre princesse Florine, sans plus d’espoir de revoir le roi Charmant, aurait voulu mourir.

Mais un jour, elle entendit une rumeur qui semblait venir du palais.

Bientôt, le tumulte s’approcha de la grande tour. Et voici qu’un bruit d’armes retentit dans la tour. Voici que la porte du cachot s’ouvre toute grande et qu’un jeune seigneur se précipite aux pieds de Florine.

 

– « Roi Charmant. Vous ! Est-ce un rêve ? »

 

– « Non, ma chère princesse. Vous ne rêvez pas, c’est bien moi. »

 

– « Mais vous n’êtes plus l’Oiseau Bleu ? Par quel miracle ? »

 

– « Grâce au pouvoir de mon ami l’Enchanteur. Il me retrouva, percé de mille coups mais respirant encore au pied du sapin où la reine avait fait mettre des poignards et des lances. Sans lui, je serais mort. Il m’a recueilli, soigné et il a pu rompre le sort que m’avait jeté Souciot.

Aussitôt je suis revenu à la tête de mon armée et votre peuple, lassé de la méchanceté de la reine, vous a délivrée lui-même. Cette méchante femme et sa fille se sont enfuies à travers bois. Nous n’aurons plus d’ennemi. Chère Florine, acceptez-vous de partager mon royaume ? »

 

– « Je serai la plus heureuse des épouses, mon cher seigneur. »

 

Ils se marièrent le jour même dans l’allégresse générale et vécurent très longtemps et très heureux.

Leur royaume fut appelé le pays de l’Oiseau Bleu et, bien qu’il ne figure plus sur les cartes de géographie, certains voyageurs affirment qu’il existe encore.  

 

 

 

Conte L’Oiseau Bleu, Auteur Claude Nougaro, compositeur Jean-Michel Arnaud, © 2019 Nougaro Éditions.

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